Journée des écrivains en prison : Quand les mots deviennent une menace pour la liberté
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Rubrique Tendances & Actus
Chaque 15 novembre, le monde observe la Journée des écrivains en prison. Initiée par le PEN International, cette commémoration va bien au-delà d’un simple rappel à la solidarité. C’est un coup de projecteur sur ces auteurs, journalistes et penseurs qui, partout dans le monde, sont réduits au silence, emprisonnés, voire persécutés, simplement parce qu’ils ont osé écrire ou s’exprimer librement. L’année 2025 met en lumière une réalité glaçante : la répression ne cesse d’augmenter, ciblant particulièrement l’identité même des auteurs. De Boualem Sansal, récemment gracié en Algérie, aux quatre voix courageuses honorées cette année, on fait le point sur un combat essentiel pour la démocratie et la liberté des idées, à l’heure où les technologies, censées libérer la parole, servent aussi à la traquer. Pour terminer le petit tour du BeMac de ce début de week-end, nous fêtons aussi les Albert.
La liberté d’expression, une cause toujours fragile
Depuis 1981, le 15 novembre n’est pas une date comme les autres. C’est le moment où PEN International, cette grande organisation qui se bat pour la liberté des mots, nous rappelle que l’acte d’écrire peut coûter cher. Très cher, même. Cette journée mondiale, c’est avant tout un appel : il faut réfléchir à ceux qui sont contraints au silence ou à l’exil, simplement parce qu’ils ont une opinion qui dérange le pouvoir en place. Derrière chaque ligne censurée, il y a un homme ou une femme dont la voix est étouffée. Et c’est souvent parce qu’ils sont critiques, parce qu’ils soulèvent des problèmes, qu’ils se retrouvent à l’ombre. Ces auteurs sont les sentinelles de nos sociétés, et les persécuter, c’est en fait s’attaquer à la liberté de penser de chacun de nous.
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De grands noms, une longue histoire de l’emprisonnement
L’histoire nous a montré que l’emprisonnement pour ses idées n’est pas nouveau. Loin de là ! Mais le cas de Boualem Sansal, cet écrivain franco-algérien de 75 ans, est un rappel très contemporain. Arrêté en Algérie en novembre 2024 pour des raisons de « sécurité nationale » juste après son arrivée à l’aéroport d’Alger, il a passé de longs mois derrière les barreaux. On lui a refusé de voir sa famille, son avocat, bafouant le droit international. C’est troublant, d’autant que les accusations reposaient, selon son équipe de défense, sur des déclarations faites aux médias, interprétées comme une menace.
Heureusement, l’histoire de Sansal a eu une fin plus heureuse. Condamné à cinq ans ferme et à une forte amende en mars 2025, il a finalement bénéficié d’une grâce présidentielle du Président Tebboune en novembre, un geste qui ferait suite à une demande de l’Allemagne. Cela montre bien qu’une mobilisation internationale, quand elle est forte, peut vraiment faire bouger les lignes. Ce n’est pas un cas isolé, bien sûr. De grands écrivains avant lui, partout dans le monde, ont payé le prix de leur activité intellectuelle. PEN International tient d’ailleurs une liste, très utile, pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène.
Des voix qui résistent à la répression, aujourd’hui
Cette année, du 15 novembre au 10 décembre, PEN International se mobilise pour quatre auteurs en particulier. Quatre personnes qui, malgré la répression, continuent de se battre et de dire la vérité. C’est le cas de : Rory Branker (Venezuela), Yalqun Rozi (Chine), Mohamed Tadjadit (Algérie), Mzia Amaglobeli (Géorgie). Ces noms sont des symboles. Ils représentent les milliers d’autres qui sont dans la même situation. Leur soutien est une façon de rappeler aux régimes qui les détiennent que le monde observe, que leur courage n’est pas vain.
Dans le monde entier, des écrivains continuent de payer un lourd tribut pour avoir dit la vérité. Rory Branker, Yalqun Rozi, Mohamed Tadjadit et Mzia Amaglobeli nous rappellent que les mots peuvent ébranler les puissants et que le courage perdure même lorsque la liberté leur est retirée. Leur persécution est une blessure à la justice et à l’humanité elle-même. Nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers tant qu’ils ne seront pas libres
Burhan Sonmez, président de PEN International
Les « geôles » du 21e siècle : où en est la liberté ?
On pourrait croire que ce genre de pratique appartient au passé, mais la réalité est tout autre. Il y a, en ce 21e siècle, des pays qui continuent d’utiliser l’emprisonnement comme un outil de censure. L’information que vous mentionnez sur l’Iran est particulièrement frappante.
Selon de nombreuses organisations de défense des droits, dont PEN International, plusieurs pays sont de véritables « prisons » pour écrivains et journalistes. La Chine, par exemple, est régulièrement pointée du doigt pour l’incarcération de penseurs et d’universitaires, notamment ceux qui appartiennent à des minorités comme les Ouïghours. La Turquie a aussi été très critiquée ces dernières années pour la répression massive suivant certaines tentatives de coup d’État.
Et oui, l’Iran est malheureusement considéré comme l’un des plus grands geôliers d’écrivains et de journalistes au monde. Beaucoup d’intellectuels et de blogueurs y sont détenus sous des chefs d’accusation vagues liés à la « sécurité nationale » ou aux « valeurs sacrées ». Il y a aussi des situations très préoccupantes dans des pays comme la Biélorussie, le Vietnam, ou encore l’Égypte. Cette liste, loin d’être exhaustive, nous montre que la censure est une menace mondiale et ne se cantonne pas à une seule région du monde.
L’identité à l’épreuve : le nouveau visage de la persécution
Un point essentiel mis en lumière par le rapport 2025 de PEN International, intitulé « Identité à l’épreuve : persécution et résistance », est la tendance inquiétante à cibler les auteurs en raison de leur identité. On ne les persécute plus seulement pour ce qu’ils disent, mais pour qui ils sont. Le rapport documente une augmentation alarmante de la censure et des menaces visant les écrivains en raison de leur :
Genre ou orientation sexuelle (avec une montée des lois anti-LGBTQ+ qui réduisent au silence),
Origine ethnique ou convictions religieuses (ciblant les minorités),
Critique des récits dominants sur ce qu’est l’identité nationale ou culturelle.
En gros, dès qu’un auteur ose exprimer son identité, remettre en question les normes sociales, ou tout simplement exister publiquement en étant « différent », il est menacé. C’est une forme de répression insidieuse qui va bien au-delà de la critique politique classique et qui cherche à uniformiser la pensée. Les outils de la censure sont divers : menaces juridiques, lois répressives, censure sur Internet, et bien sûr, la violence.
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La France : de la prison à l’encadrement légal de la parole
Si la France, en tant que démocratie ancrée dans l’État de droit, est exempte du risque d’emprisonnement arbitraire d’un écrivain pour ses idées, un sort tragique qui frappe les auteurs honorés par PEN International, elle n’est pas pour autant exempte de mécanismes de limitation. L’Article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 pose une condition essentielle : on peut « parler, écrire, imprimer librement », mais l’on doit « répondre de l’abus de cette liberté ». C’est là que se jouent les poursuites judiciaires, encadrées par la loi de 1881 sur la presse, qui sanctionnent non pas l’opinion dissidente, mais l’atteinte à autrui (diffamation, injure) ou la provocation à la haine ou à la discrimination. Cette distinction est cruciale : la sanction est judiciaire et légale, visant à protéger des droits fondamentaux, et non politique, visant à museler l’opposition.
L’autocensure et les pressions sociétales dans l’hexagone
Toutefois, la censure en France se manifeste aujourd’hui de manière plus insidieuse, souvent loin des barreaux. La principale contrainte réside dans l’autocensure qui touche les auteurs et les éditeurs. Face au coût et à la longueur potentielle d’un procès pour diffamation, beaucoup choisissent de ne pas publier un manuscrit jugé trop « à risque », créant un filtrage invisible en amont. À cela s’ajoutent les pressions sociétales amplifiées par les réseaux sociaux. Un livre peut être retiré d’une bibliothèque ou faire l’objet d’un boycott intense sous la pression du public ou d’associations, notamment lorsqu’il touche à des questions identitaires ou religieuses sensibles. Si l’État ne censure pas l’œuvre, ces mécanismes de pression indirecte et de peur de la judiciarisation limitent tout de même la pleine liberté de diffusion, soulignant que la vigilance reste de mise, même dans les démocraties établies.
Conclusion : Ne pas laisser l’obscurité gagner
Finalement, la Journée mondiale des écrivains en prison est plus qu’un simple rendez-vous annuel. C’est une urgence. Si, dans nos démocraties, nous considérons la liberté d’expression comme acquise, nous ne devons jamais oublier le prix que d’autres paient pour elle. Ces auteurs emprisonnés, censurés, exilés, sont le miroir de nos propres libertés. En soutenant leur cause, en relayant leurs noms, on envoie un message simple mais fort aux régimes autoritaires : vous pouvez enfermer l’homme, mais vous n’enfermerez jamais ses idées. Leur combat pour la vérité est notre combat, pour un monde où le débat et la diversité des voix sont la règle, et non l’exception. Libérez-les tous !